Blaise Pascal serait webmaster ! théâtre pour deux hommes et une femme






Pièce en un acte


Deux hommes et une femme
(réductible en un homme une femme, en réalisant un enregistrement des interventions de « Blaise Pascal »)



- Un narrateur
Et des apparitions :
- Blaise Pascal prononce les phrases extraites de ses Pensées
- Marjorie, magnifique et mystique.



Acte 1

Le narrateur :
Pascal, Blaise Pascal, est né le 19 juin 1623 à Clermont-Ferrand. En France donc. Même une personne côtoyée assidûment durant des années, quand on la présente en quelques phrases, on peut être certain qu’elle contestera cette description. Au moins pour nous taquiner ou embêter, suivant le caractère !
Même une personne aimée, avec qui, de la rencontre à la rupture, on a vécu des phases proclamées « bonheur parfait », « harmonie », « accord idéal », même cette personne-là, oser la décrire est une tentative périlleuse.
Faire revivre ici Blaise Pascal est donc un véritable défi.
(silence)
Même si un peu de l’ADN du Blaise Pascal décédé le 19 août 1662 nous le reconstituait, ce ne serait jamais le penseur du 17eme siècle.
Malade dès l’enfance, Blaise Pascal avait intériorisé l’inévitable brièveté de sa vie. Il est mort à 39 ans.
Mais Blaise Pascal reconstitué serait sauvé par notre médecine ! Notre héros ne saurait être limité par sa constitution physique. On ne meurt plus de fragilité !... En France... Sauf exceptions !
Né en France durant la seconde moitié du 20eme siècle, Blaise Pascal aurait naturellement été imprégné par cette époque, des trente glorieuses au sarkozysme bouillonnant en passant par la gauche utopiste, sa cousine totalitaire et sa consoeur caviar. Et nul doute qu’à dix-sept ans, Blaise Pascal aurait défilé dans les rues avec ses condisciples, lors d’une mémorable, forcément mémorable, inoubliable, formidable, inégalable mobilisation contre une inacceptable tentative de réforme, forcément inacceptable, une tentative de réforme de l’Education Nationale.
Alors qu’en réalité, à 17 ans, en 1640, Blaise Pascal publiait Essai pour les coniques. C’est de la géométrie, les coniques. (silence)
Ces difficultés ne sauraient nous décourager. (silence)
Si le pari de Pascal est gagné, il nous observe du paradis, et va sûrement s’indigner d’être résumé par un seul aphorisme de ses Pensées... Qui plus est, ce n’est pas :

Blaise Pascal, alors invisible, dans l’ombre, est éclairé :
« Il n’y a que deux sortes de personnes qu’on puisse appeler raisonnables : ou ceux qui servent Dieu de tout leur coeur parce qu’ils le connaissent, ou ceux qui le cherchent de tout leur coeur parce qu’ils ne le connaissent pas. »

Le narrateur :
Pour les attentifs auxquels les références sont indispensables, je précise que cette Pensée figure au numéro 194 tiret 427 dans la classification usuelle. (silence)
Comme les nostalgiques de Blaise Pascal préfère l’hypothèse où il nous observe, l’inviter était plus pratique. Je vous présente donc monsieur Blaise Pascal, bien portant malgré ses quelques siècles de paradis. (silence) Sous vos applaudissements ! Excusez-moi, je divague ! Et j’en profite pour apprendre aux plus jeunes qu’au XVIIe siècle, la télévision n’existait pas et qu’il est donc possible de vivre sans écran devant les yeux. (silence)
Le pari de Pascal... Un appel aux incroyants... Vous avez tout à gagner à croire, même à croire par simple pari, alors que vous avez tout à perdre en ne croyant pas. Au grand jeu de l’éternité possible, les paris sont ouverts ! (silence)
Quant à mon Blaise Pascal à moi, c’est un extrait du paragraphe 139, tiret 136, qui me le rend essentiel :

Blaise Pascal :
Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

Le narrateur :
Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. (silence) La profession de webmaster fut naturellement inconnue de Blaise Pascal.
Il n’a même pas connu la première édition de ses Pensées, réalisée par un groupe d’amis huit ans après sa disparition. (silence) Le 19 juin 2023, la Poste et quelques-uns d’entre nous fêterons le 400eme anniversaire de sa naissance. La Poste en émettant un timbre tarif lettres, avec pré-vente à Clermont-Ferrand où les notables seront de sortie, où VGE, Valéry Giscard d’Estaing, sera peut-être même au fauteuil d’honneur. Le 19 juin 2023, la profession de webmaster sera alors courante. Certes, les officiels de la classification nous auront intimé l’ordre administratif d’utiliser un vocable plus francophone... Webmestre est déjà conseillé mais la sonorité ne me plaît pas. (silence) C’est ainsi ! Une question de sonorité !
La vie du webmaster est justement de celles à vivre dans une chambre : elle permet de limiter les contacts humains sans toutefois en ignorer l’existence.
Car il faut bien vivre ! Le webmaster d’aujourd’hui, celui exerçant sa surprenante activité dans le silence d’un village épargné par l’industrie, le réseau routier, l’aviation et autres nuisances, le webmaster travaille pour subvenir à ses besoins, le Conseil Général ayant exigé un projet professionnel pour continuer à lui verser son Rmi.
Certes, comme Blaise Pascal, il peut écrire quelques livres... mais se contentera de les promouvoir via internet, fuyant les endroits claironnés salons du livre, fêtes du livre, foires du livre, lire en fête. Salon, foire ou fête du livre, espace culturel, parc des expositions ou salle des fêtes aménagée avec tables sur tréteaux, où des humains proclamés et souvent autoproclamés écrivains, sont visités par des badauds locaux en quête de figures vues à la télé. Et les badauds comme les voisins font la conversation.
N’oublions jamais...

Blaise Pascal :
On se gâte l’esprit et le sentiment par les conversations.

Le narrateur :
Le webmaster crée et gère un ou des sites internet. Il a donc la possibilité de promouvoir ses idées. C’était bien l’ambition de Blaise Pascal. Qu’il se rassure, nous n’irons nullement à l’encontre de ses convictions. Même si ce frétillant exposé occultera volontiers le versant apologie de la religion chrétienne de ses Pensées.
Attention : notre optique n’est nullement de conseiller aux enfants de rejeter leurs parents, refuser l’école et s’installer devant un écran. Se former est indispensable. Même si, ensuite, naturellement, il faut réaliser un tri salvateur.
Et dans la formation figurent encore inévitablement les conversations.

Blaise Pascal :
Ainsi les bonnes ou les mauvaises le forment ou le gâtent. Il importe donc de bien savoir choisir pour se former et ne point se gâter.


Le narrateur :
Soyons réaliste, évitons toute démagogie : rencontrer un être dont la conversation formera est aussi fréquent que de photographier un Conseiller Général abonné à une bibliothèque pour une raison dénuée d’arrières pensées électorales.
Se former correctement est indispensable et quasiment impossible. En trois siècles nous n’avons guère avancé dans les outils disponibles pour résoudre l’équation de la vie d’avant la vie dans une chambre.
Si la vie dans une chambre est l’objectif d’un être formé, elle serait une prison pour l’être encore sauvage... Employons des expressions surannées !...
J’entends déjà sourdre les commentaires : mais comment ce cher Blaise en est arrivé à cette extrémité ?... Lui demander serait tentant... Mais son contrat est catégorique, lui interdit tout commentaire... « votre rôle sur terre se limitera à réciter les paroles extraites de vos Pensées. » Contrat réalisé en trois exemplaires, sur un support inconnu même par nos scientifiques les plus émérites.
A cet instant précis, il convient de poser les Pensées et s’intéresser à l’homme... (silence)
A trente et un ans, un « grand refus du monde » succède à une courte période que nous appellerons « mondaine ». Le 8 décembre 1654, sa soeur, Jacqueline, en informe leur soeur Gilberte et précise « dégoût presque insupportable de toutes les personnes qui en sont. » Qui en sont... du « monde », naturellement.
Sur ce sujet du dégoût, observons que la trentaine reste une phase cruciale où la majorité abandonne, se vautre dans la télécratie et autres futilités, alors qu’un petit nombre s’oriente vers une paisible sortie du tunnel (silence).
Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. (silence)
J’ai longtemps médité cet aphorisme. Durant des heures parfois. Et j’adorais le placer. Ça me donnait... « un genre »... J’étais jeune, le physique pas encore détérioré, et à cet âge, quand on n’est pas chanteur ou espoir d’un sport médiatique, on se cherche le plus souvent un rôle susceptible d’aimanter les plus ravissantes demoiselles.

Marjorie, est éclairée :
« C’est ton soutra ?»

Le narrateur :
Me demanda un matin une jeune diplômée en psychologie. J’avais répondu en souriant « on peut dire ça ». En souriant non à cause de sa question ni de ma réponse mais de sa beauté. Comment ai-je pu séduire cette fille ?
Je m’interrogeais encore quand elle avait ajouté :

Marjorie :
« Ça ne marche pas ton raisonnement, dans une chambre tu penses immédiatement à faire l’amour. »

Le narrateur :
Alors j’avais improvisé. Sans la convaincre. Un truc du genre : « demeurer en repos », aujourd’hui il écrirait « demeurer en paix » et l’autre n’est pas forcément l’empêcheur de sérénité. « En repos », c’est loin des distractions, loin des bureaucrates, sans télé ni téléphone.
Elle m’avait immédiatement montré la faille :

Marjorie :
Donc seuls les rentiers peuvent se le permettre. Tu comptes hériter ?

Le narrateur :
C’était durant la dernière décennie du vingtième siècle et je m’étais avoué vaincu. J’avais pensé : je retournerai donc dans un bureau et nous allons peut-être vivre une simple histoire d’amour classique, ce qu’il est possible de vivre avec le cerveau assiégé de problèmes prétendus vitaux pour une entreprise.
J’oeuvrais alors dans le service rédaction des contrats, chez un assureur populaire et néanmoins arnaqueur. Un assureur quoi ! Il paraît que c’est indispensable, l’assurance, comme les avocats, les pilotes d’avions, les centrales nucléaires, le pilon pour détruire les livres invendus, les footballeurs, les rugbymans et les télévisions. (silence)
Une question me taraudait. Me taraudait l’esprit, oui. Pour éviter d’apparaître trop bizarre... Elle était vraiment superbe et si notre histoire s’avérait limitée par notre condition, je tenais néanmoins à la vivre... cette interrogation me taraudait, j’attendais une petite chute du dialogue pour me précipiter aux toilettes. (silence)
J’ai donc prétexté la nécessité de me rendre « en bas ». La chambre était située dans la mezzanine. Facile à visualiser : la mezzanine en haut, les toilettes en bas, douze marches d’escalier et avant la minuscule salle d’eau, la vaste pièce salon bureau salle à manger, vaste par rapport aux quarante-six mètres carrés du contrat de location. Et hop, en passant à côté du bureau, je saisis de la main droite le dictionnaire.
Quelques pas et me voilà assis presque confortablement avec Petit Robert sur les genoux. Et je lis :
SOUTRA : mot sanskrit, terme didactique. Précepte sanskrit, recueil d’aphorismes de ce genre. (silence)
Guère plus avancé !... Mais plus le temps de tergiverser... J’entends des pas... Certes, j’avais eu la bonne idée de fermer le verrou rouillé. Mais je me sens coincé. Elle va tout comprendre en me voyant sortir dictionnaire en main. Je vais encore être ridicule. Oh non ! Pas avec elle ! Soudain l’illumination. Je l’ai vécue ainsi, comme une véritable illumination, la pensée qui me vint !... Elle... Je pensais Elle... N’ayant pas retenu son prénom la veille, dans le brouhaha de notre rencontre... Elle n’est pas encore venue aux toilettes !... Si elle voit le dictionnaire, elle aura sûrement une réflexion gratifiante. (silence)
Ce qui n’a pas manqué quinze minutes plus tard, alors que nous étions de nouveau tendrement enlacés.



Marjorie :
C’est la première fois que je me retrouve dans une salle de bains avec un dictionnaire.

Le narrateur :
J’avais naturellement préparé une répartie : « tu es plutôt familière des mecs abonnés à Play Boy ? »
C’est alors qu’elle m’a confié, dans cet appartement au 22 rue des 3 visages, juste devant l’enseigne lumineuse et affreuse d’un torchon d’annonces payantes distribué gratuitement chaque semaine, même dans ma boîte aux lettres, c’est alors qu’elle m’a confié, tandis qu’il pleuvait à grosses gouttes sur Arras et donc sur le célèbre Lion que nous apercevions via le vasistas de la mezzanine, le Lion surplombant le Beffroi d’Arras :

Marjorie :
Lundi j’entre dans un monastère, trois ans, trois mois et trois jours. J’y réciterai mes soutras à moi, les pensées les plus nobles des grands maîtres spirituels bouddhistes.

Le narrateur :
J’étais K.O. Je devais vraiment avoir une tête d’ahuri ! Elle ajouta :

Marjorie :
C’est la première fois qu’une fille bouddhiste visite ton appartement ?

Le narrateur :
Je peux venir avoir toi ?
Je n’avais rien trouvé d’autre pour rompre le silence.

Marjorie :
C’était ma dernière nuit d’amour... J’espère que tu en as profité autant que moi.

Le narrateur :
Dernière ?!

Marjorie :
Dans trois ans, trois mois et trois jours, tu ne te souviendras peut-être même plus du sourire de la fille un peu bizarroïde croisée un soir dans une boîte enfumée, la fille malgré tout encore très humaine, alors aimantée par ton regard bleu-vert, incapable de passer ses dernières heures à Arras conformément à sa première résolution.

Le narrateur :
Je peux t’écrire.

Marjorie :
Oui... Mais inutile... Aucun courrier ne me sera transmis.

Le narrateur :
J’ai le droit de t’attendre ?
Elle m’a fixé quelques secondes. Impression d’être scannérisé. Et elle a noté une adresse sur la boîte de préservatifs. Nous sommes restés ensemble jusqu’à 20h14. C’était l’heure de son train. Nous étions passés à son hôtel, prendre une seule valise.

Marjorie :
Une seule valise, c’est bien suffisant, quand on emmène uniquement les choses essentielles.

Le narrateur :
J’ai détaché le bandana noir de mon cou pour le passer autour du sien. Elle a retiré la gourmette de son poignet gauche sans parvenir à la fixer au mien. J’ai un instant pensé l’avoir détournée de sa résolution. Pour la première fois de ma vie, j’ai tremblé de la tête aux pieds en serrant une femme dans mes bras. Puis ce fut le dernier geste des mains qui ne peuvent plus se toucher mais s’avancent vers l’autre. Et je me suis assis effondré par terre, voie numéro 3, la tête contre un banc en fer. Et j’ai souri. Peut-être quelqu’un était là, a écouté, silencieux, ma réflexion. Je n’étais plus en état de prêter attention à des voyageurs ou agents de surveillance perplexes. Et qui aurait pu comprendre mes propos ? « Voilà ! Tu t’es mis en situation de confronter ton aphorisme préféré avec la réalité ! »

Blaise Pascal :
Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

Le narrateur :
Cette rencontre m’avait donné la force de quitter le Pas-de-Calais, la force de dire non à une petite vie de bureaucrate, à la belle promotion sociale d’un fils d’agriculteur. Trouver une chambre au plus près de son monastère était désormais mon unique ambition.
Mais une première grande difficulté ne tardait pas à me chatouiller les méninges : l’argent. Nul besoin de retourner dans cet appartement où il me semblait inconcevable inacceptable intolérable impossible de rentrer seul, nul besoin de chercher le montant exact au bas de chaque compte... Compte courant et livret A... Rien de plus... Pour savoir que cette addition ne me permettrait jamais d’acheter quoi que ce soit... Et qu’aucun propriétaire ne louerait à un chômeur...
Naturellement, quitter le bureau du petit cadre presque dynamique était impératif... C’est donc gare d’Arras, la tête contre un banc en fer d’un vert majoritairement écaillé, qu’être licencié devint mon premier objectif.
Vu mon ancienneté, pour l’entreprise ce fut une goutte d’eau. Pour moi, c’était... L’océan !... Et j’avais droit aux Assedic !
Licenciement finalement facile. Ils ont apprécié mon... « honnêteté »... J’invente pas... C’est le terme du DRH, Directeur des Relations Humaines.
Il avait apprécié mon : « Je dois partir. Mais ce n’est pas urgent. Alors vous pouvez me payer à glander durant deux ans ou me licencier demain. Je ne suis plus en état de faire quoi que ce soit de rentable pour votre entreprise. En bonne logique économique, me licencier immédiatement est le plus rentable. » (silence)
Vivre de peu devint mon credo. Achats remboursés et petites magouilles. Adieu famille, adieu relations professionnelles, adieu vagues condisciples du week-end. (silence) Je suis retourné une fois à Flines-les-Raches, près de Douai, un lieu nommé « les granges. » Là où nous nous sommes rencontrés. J’ai essayé de revivre la soirée. Mais des larmes ont jailli. Un type m’a posé une main sur l’épaule, m’a gueulé « t’inquiète pas, j’ai connu ça aussi. » Il m’a donné sa bouteille de Jenlain. Quand je me suis retourné, il était parti. Mais sa bouteille dans ma main droite me le confirmait : je n’avais pas rêvé. (silence) Avec l’argent du licenciement j’achetais une maison bi-centenaire, en urgence de rénovation. Dans le Quercy, le Quercy blanc, l’extrême sud du Lot. La Dordogne m’étant inaccessible, il m’avait fallu descendre, descendre, jusqu’à cette région alors délaissée. (silence) Que faire quand la vie vous condamne à deux ans sept mois et quelques jours dans une maison ?
Dans une maison où j’étais le premier habitant à plein temps depuis cinq décennies, les précédents propriétaires l’ayant toujours utilisée comme résidence secondaire. A la mort de l’ancêtre, les enfants, en conflits, n’ayant pu trouver d’accord, ils devaient vendre sous six mois. J’étais passé au bon moment ! (silence)
Que faire ? Lire Les Pensées de Pascal d’abord ! Il était quand même l’une des raisons de ma présence en ces lieux... Et naturellement, lors de ma précédente vie, je m’étais contenté d’un dictionnaire de citations... J’étais un salarié ordinaire... Quelques aspirations à une autre vie... Mais manque de temps, sorties, télévision, copains, copines, apéros et blabla et blabla...
Je dois l’avouer : imprégné de cet aphorisme,

Blaise Pascal :
Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

Le narrateur :
Je m’attendais à mieux !
J’ai quand même recopié quelques lignes :
Blaise Pascal :
Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un autre qu’il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui faire découvrir le côté par où elle est fausse.

D’où vient qu’un boiteux ne nous irrite pas, et un esprit boiteux nous irrite ? A cause qu’un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu’un esprit boiteux dit que c’est nous qui boitons.

Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser.

Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.

Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.


Toute la dignité de l’homme consiste en la pensée.

Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant que les objets que nous voyons tous les jours. Et si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu’il est roi, je crois qu’il serait presque aussi heureux qu’un roi qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu’il serait artisan.

Le narrateur :
Je rêvais naturellement chaque nuit. Je revivais cette nuit-là. Et pourtant je n’étais pas vraiment heureux. Je me sentais comme un passager sur un bateau à voiles, dans l’attente d’arriver au port.
Dans la situation aussi d’un marginal observé par les braves gens... Vous savez bien... Ceux qui n’aiment pas, mais alors pas du tout, « qu’on suive une autre route qu’eux. » Un marginal surnommé « le glandeur », « le fainéant », « le magouilleur », « le cas social » par les artisans, retraités et bigotes du coin. Sûrement d’autres surnoms... Mais jamais prononcés devant mes fenêtres ouvertes !... (silence)
Encore jeune et toujours seul. Un solitaire ? Un malade ? Un bandit planqué ? Les gendarmes passaient régulièrement, ralentissaient devant chez moi, scrutaient.
Naturellement, trois ans trois mois et trois jours après cette fondamentale rencontre séparation, j’étais en Dordogne. Je me trouvais vieilli, me demandais si Marjorie allait me reconnaître. Qu’allait-elle penser ? Je la connaissais finalement si peu. Tellement idéalisée. Pourquoi avait-elle décidé cette « retraite » ? Des centaines de proches attendaient la sortie des reclus. Deux heures plus tard, j’étais seul devant un moine. Il me sourit. Je le questionnais d’un simple « bonjour, j’attends Marjorie. » Sa réponse me figea, je n’osais en demander plus : « oui, je sais. » Il sortit du rebord de sa manche gauche une lettre, me la tendit. J’ai réalisé son départ quand je l’ai eue lue pour la cinquième fois, cette lettre.

Marjorie :
Stéphane,
Personne ne me dira si tu es venu. Pourtant une intuition me persuade que tu liras cette lettre. Je ne t’ai donc pas oublié !
Mais j’ai trouvé ce que je sentais, l’essence derrière les apparences, un monde supra-intellectuel, radicalement inconciliable avec l’Occident actuel.
Je n’ai donc plus aucune raison de retourner dehors.
La sérénité est possible. Tu l’effleureras peut-être avec l’aide de Pascal. Et d’autres. N’hésite jamais à te laisser contredire par la pensée des autres.
Quand je pense à toi, je t’imagine dans une chambre, serein.
Cette pensée est agréable.
L’équilibre du monde passe par le notre.
Si tu laisses un mot, il me sera remis... uniquement si je décide de sortir. Naturellement, je suis libre de sortir. Mais seul un séisme intérieur pourrait me convaincre.
Avec mon meilleur souvenir.
Harmonie, Lumière, Sérénité,
Marjorie.


Le narrateur :
Comme points positifs, j’en trouvais deux : j’étais le seul à l’attendre et cette lettre m’était bien adressée. (silence)
Durant quelques jours j’errais autour du monastère, dormant recroquevillé sur les banquettes avant de ma 205 diesel color line déjà vieille. Et j’ai naturellement laissé une réponse. Hésitation : entre les vingt-cinq pages de l’envie et les quelques lignes de la raison. (silence)
Quelques lignes, c’était suffisant... J’avais bien lu !... Cette lettre ne pourrait produire le moindre séisme, elle ne serait lue qu’en cas de sortie.


Marjorie,
Je t’attends à quelques dizaines de kilomètres. C’est une maison. Je vis presque uniquement dans une chambre. Et quand même un petit terrain entouré de buis.
J’espère naturellement ta venue... avant d’être un vieil ascète chauve, édenté.
J’ose, comme dans mes rêves, t’embrasser. Je t’aime
Stéphane

Et j’avais ajouté l’adresse. (silence)
Quelques jours plus tard, la réalité sociale me rattrapait à son tour. Il me fallait suivre une formation ou présenter un projet concret. J’étais passé de la tranquillité « fin de droit en Allocations de Solidarité Spécifique » à la pression mise sur le Rmiste. J’ai demandé une aide financière pour acheter un ordinateur. Cette demande eut au moins l’avantage d’être un dossier pour les services concernés. Donc de m’octroyer deux mois supplémentaires.
Naturellement cette demande fut refusée. J’avais entendu parler d’internet à la radio, sur France-Inter... Et comme c’était la seule véritable nouveauté de l’époque... Au moins un créneau non balisé par les instituts de formation ! Non, vous ne me verrez pas en formatage professionnel ! (silence) Un an plus tard, j’avais acheté un ordinateur, confectionné un petit site chez un hébergeur gratuit et je cherchais le moyen d’acheter un nom de domaine ailleurs que chez France Telecom... Etre webmaster d’accord... Mais pas débuter en se laissant matraquer, en claquant deux Rmi pour un nom de domaine facturé six dollars aux Etats-Unis.
Mes ennuis administratifs se précisaient. Les menaces de suspension du revenu minimum pleuvaient. Avec l’injonction de revoir le référant pour un nouveau dossier... Le dossier présenté ne pouvant être validé par la commission. Projet non cohérent. Je ne fournissais aucun budget prévisionnel, ni de modèles économiques !
Je n’avais même pas sollicité les marchés financiers, le capital risque... C’était l’époque désormais connue sous le nom « bulle spéculative internet », où quelques baratineurs avec une vague idée se sont retrouvés à la tête du budget de toute une vie pour je ne sais combien de rmistes. Baratineurs bien en phase avec les réalités de ce pays : les commissions ont besoin de dossiers. Avec graphiques, coefficients de croissance, plan média, certitudes.
Ces contacts sociaux incrustaient en moi la véracité de l’aphorisme pascalien :

Blaise Pascal :
Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

Marjorie :
« Tu pourras jamais tout quitter, t’en aller, tais-toi et rame. »

Le narrateur :
Marjorie m’avait fredonné du Souchon en réponse à mes explications pascaliennes. (silence) Je n’avais plus le choix ! Il me fallait vivre grâce à internet !
Je relisais Les pensées...

Blaise Pascal :
Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrariété, et nous cachons et nous déguisons à nous-mêmes.

Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus raisonnables à cause du dérèglement des hommes.

La chose la plus importante à toute la vie est le choix du métier : le hasard en dispose.

Le narrateur :
Quelques années plus tôt, devenir webmaster aurait été aussi impossible qu’astronaute pour Blaise Pascal.
Le choix du métier, le hasard en dispose, certes. Mais la direction nous appartient... A certaines époques, dans certains pays. (silence)
La direction : devenir une forme de philosophe du net !
Philosophe sans chemise blanche télégénique mais philosophe aux sources de la philosophie.
Vivre simplement, vivre retiré, en Pascalien digne d’Epicure, recevant chaque mois quelques virements sur son compte bancaire, en contrepartie des publicités présentes sur les sites, argent le plus souvent en provenance des Etats-Unis... La France ayant naturellement un temps de retard quand il s’agit de laisser aux gens le choix de vivre dignement, librement.
Vivre de peu... Et même désormais sans le recours au Rmi, ayant laissé le Président du Conseil Général suspendre définitivement les allocations et... Le dossier doit s’être perdu depuis... Non ! Ils n’ont pas viré le réfractaire aux contrôles et au suivi administratif... Seulement suspendu ! Ils sont humains... Ils sont... Socialistes ! (silence)
Pascal m’avait conduit à Epictéte, Epictéte à Sénéque, Epicure, Marc-Aurèle. J’étais alors mûr pour l’ensemble de la philosophie antique, dont la figure du sage idéal, monsieur Socrate immortalisé par son disciple Platon.
En parallèle, je lisais naturellement des textes bouddhistes. Et ce fut la révélation : l’idéal du Sage, de la philosophie vécue, et non simple discours scolaire ou mondain, le Sage antique est comme un frère jumeau du Bouddhiste réalisé.
L’Occident et l’Orient ont donc, bien avant l’idéal du sur-consommateur, connu une époque où la vie présentait un idéal similaire, et respectable.
Peu importe la porte d’entrée. Pour moi, ce fut donc Blaise Pascal. Peu importe, nous pouvons vivre dignement.
Ce que l’histoire appellera peut-être la sagesse du webmaster.
Ainsi parlait Zarathoustra (il éclate de rire).
J’ai confondu !
Ainsi s’exprime le webmaster sur l’un de ses sites.
(silence)
Je sais, je pourrais moi aussi entrer trois ans trois mois et trois jours au monastère. Rien ne me retient vraiment dehors. Je pourrais même y entrer officiellement dans ce but tout en sachant en sortir après une conversation avec Marjorie. Mais je ne le fais pas. Et je ne le ferai sûrement jamais. Je ne m’en sens pas le droit. Les stoïciens m’ont appris à toujours distinguer ce qui dépend de soi d’avec le reste. Je n’ai pas à m’imposer à Marjorie. Parfois aussi, et c’est douloureux, je l’imagine dans les bras d’un autre converti. Parfois, je doute : est-elle vraiment mon âme soeur ou une forme de providence passée dans ma vie pour me rappeler l’essentiel ? Deux âmes soeurs feraient tout pour se voir ? Pour vivre cette chance de s’être rencontrés ? Ces questions centrales de ma vie, ne sont pas abordées sur les sites. Internet n’est qu’une image de la réalité. Comme tout média, internet répond aux critères de la mise en scène. Même si vous croyez tout savoir en lisant mon blog ! La sagesse du webmaster, c’est aussi de ne pas se bercer d’illusions sur un monde numérique idéal.


Rideau – Fin


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